En 2025, 57 journalistes sont emprisonnés dans le monde pour des raisons directement liées à leur travail, selon les derniers chiffres de Reporters sans frontières. Ce chiffre, déjà alarmant, ne rend pourtant pas compte de la réalité globale des atteintes à la liberté de la presse. Car les menaces les plus dangereuses sont aujourd'hui souvent invisibles : elles ne font pas de bruit, ne provoquent pas d'indignation internationale, mais elles rongent méthodiquement les conditions d'exercice du journalisme indépendant.
La stratégie du harcèlement judiciaire
Le phénomène des SLAPP — Strategic Lawsuits Against Public Participation — est devenu l'une des armes favorites des puissants contre les journalistes gênants. Le principe est simple : assigner en justice pour diffamation, non pas avec l'espoir de gagner, mais pour contraindre le journaliste ou le média à consacrer du temps, de l'argent et de l'énergie à se défendre plutôt qu'à enquêter.
En France, plusieurs journalistes d'investigation ont été la cible de telles procédures ces dernières années. L'Union européenne a adopté en 2024 une directive anti-SLAPP, mais sa transposition reste incomplète dans plusieurs États membres, et son efficacité dans les cas transnationaux reste limitée.
« La censure moderne ne supprime pas l'article — elle épuise celui qui l'a écrit, jusqu'à ce qu'il n'ait plus la force ni les ressources d'en écrire d'autres. »
La surveillance numérique des journalistes
L'affaire Pegasus a révélé au grand public ce que les professionnels de la sécurité informatique savaient depuis longtemps : les journalistes sont des cibles privilégiées des logiciels espions. Des dizaines de reporters ont été espionnés à travers le monde via ce seul outil, leurs sources exposées, leurs correspondances privées accessibles à des gouvernements étrangers.
Mais la surveillance ne concerne pas uniquement les contextes autoritaires. Dans les démocraties libérales, les métadonnées des communications des journalistes peuvent légalement être collectées dans le cadre d'enquêtes de renseignement, sans que les journalistes en soient informés. La protection des sources, pilier du journalisme d'investigation, se trouve ainsi mise à mal non par des lois répressives affichées, mais par des capacités techniques d'une puissance inédite.
Les outils de protection indispensables en 2025
- Signal : messagerie chiffrée de bout en bout, incontournable pour les communications sensibles avec les sources
- SecureDrop : plateforme open source pour recevoir des documents de façon anonyme et sécurisée
- Tor Browser : navigation anonymisée pour protéger l'identité des journalistes en reportage
- Tails OS : système d'exploitation amnésique, idéal pour les enquêtes sensibles
- VPN professionnel : protection du trafic réseau sur les réseaux publics et dans les zones à risque
La pression économique comme outil de contrôle
Les annonceurs publicitaires exercent une influence considérable sur les lignes éditoriales, même sans jamais émettre la moindre menace explicite. Le simple fait qu'un grand groupe retire ses publicités d'un titre ayant publié une enquête défavorable suffit à déclencher, dans certaines rédactions, une forme d'autocensure préventive.
La concentration des médias aggrave ce phénomène. Quand un même actionnaire contrôle plusieurs titres de presse, des chaînes de télévision et des plateformes numériques, sa capacité à orienter les priorités éditoriales dépasse de loin celle d'un censeur classique. Il n'interdit rien — il oriente, il suggère, il crée des incitations.
La désinformation comme brouillage délibéré
Une forme plus récente d'atteinte à la liberté de la presse passe non par le silence mais par le bruit. En inondant l'espace médiatique de fausses informations, de théories du complot et de contenus visant à discréditer les médias mainstream, certains acteurs — étatiques ou non — parviennent à créer un état de doute généralisé dans lequel le vrai et le faux deviennent indiscernables pour une partie du public.
Ce phénomène frappe particulièrement les journalistes indépendants et les médias numériques, dont la légitimité institutionnelle est plus fragile et donc plus facile à éroder. L'algorithme des réseaux sociaux, en favorisant les contenus émotionnellement engageants, amplifie mécaniquement les affirmations fausses ou outrancières au détriment des articles factuels nuancés.
« Un journaliste discrédité, c'est un journaliste réduit au silence sans qu'on ait eu besoin de lui intenter un procès ni de l'emprisonner. C'est la censure la plus économique qui soit. »
Résister : ce que peuvent faire les journalistes
Face à ces menaces, la résistance passe d'abord par la formation. Comprendre les outils de surveillance, maîtriser les protocoles de sécurité numérique, connaître ses droits juridiques et savoir identifier les SLAPP dès les premières étapes — autant de compétences qui sont désormais aussi essentielles que de savoir mener une interview ou rédiger un angle.
Elle passe aussi par la solidarité professionnelle. Les associations de journalistes, les syndicats de la presse et les ONG spécialisées comme Reporters sans frontières ou le Comité de protection des journalistes jouent un rôle vital dans la défense des reporters en danger. S'y affilier, les soutenir financièrement et y participer activement n'est plus un luxe mais une nécessité.
Enfin, la résistance passe par la transparence éditoriale. Expliquer ses méthodes, ses sources (dans la mesure du possible), sa ligne éditoriale et son financement est le meilleur antidote au soupçon. La confiance du public ne se décrète pas — elle se construit, enquête après enquête, correction après correction, avec une honnêteté qui ne doit jamais se démentir.
C'est l'une des raisons pour lesquelles l'AJJB a intégré un module complet sur la sécurité numérique et la protection des sources dans sa formation Horizons Libres. Former les journalistes à ces enjeux n'est pas secondaire — c'est une condition de leur survie professionnelle dans le contexte actuel.
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Sandy Barckmann
Fondatrice de l'AJJB
Journaliste et formatrice spécialisée dans les nouvelles pratiques numériques, Sandy Barckmann accompagne depuis plus de dix ans les professionnels de l'information dans leur transition vers des méthodes de travail data-driven.